Lundi Septembre 06 , 2010

Intervention de Suzy Castor, Invitee D'Honneur

LA BIBLIOTHEQUE D’AQUIN : UNE EXPRESSION DE SOLIDARITE


Suzy Castor
Centre de Formation et de Recherche Economique
et Sociale pour le Développement (CRESFED)

Monsieur Jean-Lenz Michel, Président de la Fondation pour le Développement d’Aquin,
Mesdames et Messieurs du Comité Exécutif de la Fondation
Mesdames et Messieurs du Comité d’organisation de cette soirée
Chères amies de Aquin-Solidarité qui ont fait spécialement le voyage d’Haïti
Chers aquinois et aquinoises
Mesdames, Messieurs,

Cette réunion de solidarité projetée dans un grand élan d’appui à Aquin se réalise en un terrible moment de deuil national en Haïti. En effet, le passage des cyclones tropicaux Fay, Gustav Hanna, Ike, (Heureusement que Joséphine, bien qu’elle ait été annoncée, a préféré s’évanouir quelque part sur la belle mer Caraïbe), a laissé les séquelles de désolation et de détresse pour des millions d’Haïtiens. Si le calvaire actuel de Gonaïves a eu plus de retentissement, car cette ville a été déjà détruite il y a à peine 4 ans, en 2004 par l’ouragan Jeanne, aujourd’hui, c’est à travers toute la république que les populations vivent une situation dramatique : plus de 326 morts, 50 disparus et 100 000 déplacés, 300 000 personnes abritées dans des tentes provisoires ; les maisons détruites, emportées ou envahie par la boue, avec des niveaux d’eau qui ont atteint plus de 2 mètres par endroits. Les sinistrés sans abri pleurent encore leurs morts et affrontent toutes sortes de pénuries par manque d’eau potable et de nourriture. Les infrastructures détruites rendent excessivement difficiles – quelquefois impossibles – l’arrivée de l’aide d’urgence. Le bilan s’alourdit : les routes sont coupées, les ponts effondrés, emportés par les rivières en crue, le cheptel a complètement disparu, les récoltes ont été emportées et les semailles perdues...

En plus des pertes humaines et matérielles, les effets individuels psychosomatiques sont multiples. Les habitants résidant dans les zones les plus vulnérables sont traumatisés. Imaginez un instant, des hommes, des femmes, des vieillards et des enfants qui, pour fuir l’inondation, ont dû se réfugier sur des toits (sous dalles) pendant 2, 3 ou 4 jours, sans nourriture, se contentant de l’eau de pluie .comme unique breuvage. Qui pis est, en plus d’une fois, ils durent assister, impuissants, à la montée continue et incessante des eaux...

Face à l'ampleur des dévastations, il faut maintenant répondre aux nécessités d'une population qui a tout perdu et qui se trouve en proie au spectre de la diffusion de maladies et d’extension d’épidémies. Comme le signalait Colin Green, du Centre de recherche sur les inondations, de l'université du Middlesex, en Grande-Bretagne : « Les pays frappés par ces types de catastrophes peuvent mettre des années à se remettre, voire ne pas se remettre du tout. » D'autant plus que les personnes touchées, qui résident dans des zones vulnérables, sont également les plus pauvres. Il est indéniable qu’Haïti prendra des années pour se relever de cette saison cyclonique catastrophique.

Les grands désastres peuvent représenter un tournant dans la vie des peuples. Il nous suffit ici de rappeler le séisme de 1972 qui a détruit de façon exceptionnelle la ville de Managua au Nicaragua, avec un lourd bilan d’environ 6000 morts et 20 000 blessés. Il a représenté aussi une date importante dans l’histoire de ce pays, en provoquant un vrai tremblement de terre politique pour le régime somoziste. La réponse gouvernementale n’a pas été à la hauteur de ce fait exceptionnel. Ainsi, à partir de la gestion de la catastrophe par le dictateur Somoza, la crise nationale s’est aiguisée et a contribué à renforcer le mouvement sandiniste qui s’engagea sur la route du triomphe de juillet l979

De même, un violent tremblement de terre – plus de 8o .degré de l’èchelle de Richter – a détruit en septembre l985, le centre ville de Mexico. Alors que le gouvernement se trouvait paralysé face à l’extension de ce cataclysme inattendu, celui-ci eut, au contraire, la grande vertu de provoquer immédiatement parmi la population de cette mégapole, une solidarité sans précédent. Des citoyens de tous âges, jeunes, adultes, moins jeunes et de toutes les catégories sociales se lancèrent avec détermination et générosité dans la réalisation des tâches de sauvetage et d’accompagnement aux sinistrés… En réalité le séisme de l985, a marqué aussi le début de la perte d’hégémonie du Parti Révolutionnaire Institutionnel, (PRI). L’électorat mexicain sanctionna le PRI au cours des élections de l988 et lui fit subir son premier échec et la perte du pouvoir en l’année 2000 après un « règne » de plus de 71 ans.

De telles situations se sont répétées en Colombie avec l’avalanche de boue du volcan du Nevado de Ruiz en novembre 1985, les tremblements de terre au Guatemala en septembre 1976 et au Salvador en janvier 2001. Il est inutile de signaler, tout près de vous, ici aux Etats Unis, les effets politiques de l’ouragan à New Orléans, en août 2005, qui immédiatement ont répercutés dans les sondages sur la cote de popularité du président Bush. Le parti républicain ne s’est pas encore relevé de la gestion post cyclonique de Katerina…

Quant à nous Haïtiens, provenant des horizons les plus divers, nous souhaitons ardemment, que ce malheur cyclonique qui a frappé de façon tellement sévère les dix départements du pays, devienne le moment d’un nouveau départ pour notre nation. Il est vrai que, dans ce tournant, les mesures de redressement sont plus difficiles. Le pays se retrouve sinistré avec la perte en grande partie du peu que nous avions. Se abce sou klou. Des couches encore plus nombreuses de la population devront affronter le dénuement le plus complet. Désormais, il y aura un avant et un après de cette période cyclonique.

Mais aussi c’est une opportunité pour ce nouveau gouvernement qui s’est formé en pleine tourmente et dans des circonstances tellement contraignantes, de définir son rôle, de manifester son leadership et d’assurer la conduite du pays. S’impose pour lui la nécessité de l’organisation dans la gestion de l’urgence et du post cyclone, de ressouder la nation, de reconstruire avec vision nos infrastructures et de projeter l’avenir. A son actif, il faut noter la manifestation d’une certaine sensibilité vis-à-vis de la situation des sinistrés et un effort réel de communication avec la population dans ces moments difficiles. Cependant, tout en recourant à l’aide et à la solidarité internationales indispensables, il doit résolument, apprendre à compter sur ses propres ressources –me maigres- et à impulser aux citoyens de ce pays, un enthousiasme – voir une mystique – pour la reconstruction à partir de notre autonomie et de nos capacités….

Le moment présent invite aussi à la fois, les Haïtiens de toutes les couches sociales, à se ressaisir pour construire la solidarité perdue et reconstruire le pays. Aujourd’hui au fond de chacun de nous – alors même que nous n’osons même pas nous l’avouer – nous sommes tous conscients de cette lourde alternative : ou bien nous avançons fermement et définitivement vers l’édification de notre pays ou bien nous nous enfonçons dans la course vers l’effondrement

Plus que jamais, la nation a besoin de tous ses fils et de toutes ses filles, partout où ils se trouvent aujourd’hui, pour qu’ensemble ils entreprennent cette reconstruction nationale.

Votre présence ici ce soir donne espoir et ravive notre optimisme. La diaspora haïtienne basée en Amérique du Nord, en Europe et aux quatre coins du monde, s’est mobilisée pour porter secours à ses compatriotes sinistrés. L’arrière goût amer des récentes expériences, dans de pareilles circonstances a provoqué, il est vrai, un certain refroidissement dans la manifestation de sa présence. Il est urgent de raviver celle-ci. Vous, qui venez ce soir de la commune d’Aquin accompagnés d’amis haïtiens ou non haïtiens, dans une manifestation consciente de solidarité avec votre petite patrie aquinoise, nous savons bien que vous avez vécu malgré la distance, à un niveau ou à un autre, cette dernière grande tragédie nationale. Et naturellement chacun de vous a eu une pensée particulière pour Aquin…

En effet, parmi les nombreux facteurs qui contribuent à vous réunir dans cette assistance ce soir, c’est une même perspective de solidarité avec Haïti et nommément avec Aquin qui nous a amené à participer à ce dîner. Aquinois venus des quatre coins de notre commune d’Aquin nous nous retrouvons ici dans notre diversité.

Les causes qui vous ont poussé à vous établir sur cette terre étrangère ont été tellement multiples : Quelques uns pour des raisons économiques, politiques ou familiales ont dû larguer leur voile ; certains ont rêvé d’un eldorado pour un court laps de temps afin de leur permettre de souffler avant de regagner leurs pénates ; d’autres, étouffant dans une île, comme beaucoup d’insulaires, ont rêvé de grands espaces ; Certains ont été des pionniers dans la saga des familles ou de leur petite ville . Comme Legba ils ont ouvert les portes pour d’autres qui ont bénéficié de la présence de structures dans ces lieux inconnus pour arriver à l’ancrage nécessaire sans connaître les affres et les sacrifices des premières générations d’immigrants ; enfin quelques-uns ont voulu simplement vivre une nouvelle expérience. Presque tous vous avez aussi rêvé du retour… retour en Haïti, retour au patelin. Retour impossible pour beaucoup, retour décevant pour d’autres, retour faussement idéalisé pour certains… Que sais-je ? Cependant hélas ! nous retrouvons de plus en plus ceux qui partent avec la détermination de ne plus revenir, avec une certaine rancoeur contre le pays qui n’a pas su les garder, qui leur a fermé toute opportunité, « un pays ki pousse do yo ».

Cependant, vos parcours tellement personnels se retrouvent, peu ou prou, entrelacés à celui des 192 millions d’émigrés qui vivent en l’an de grâce 2008 en dehors de leur pays d’origine. Condition à la fois unique et diverse! Emigrés nous avons été, émigrés nous sommes avec des points communs. Malgré des trajectoires différentes, nous avons tous vécu d’une façon ou d’une autre, de manière consciente ou inconsciente, avec la même toile de fond, les mêmes situations et nous ressentons les mêmes sentiments…

Avant tout, nous avons vécu, ou nous vivons encore, l'émigration comme la distance. Distance par rapport à Haïti, par rapport à Port-au-Prince, notre douloureuse capitale, par rapport à Aquin, à Maugis, à Macéan, à Brodequin… lieux précis de notre parcours personnel. Il nous a fallu apprendre à vivre avec elle. Bien souvent, pour essayer de la combler, vous « inventez » un treillis socioculturel pour reconstituer votre petite communauté, à la recherche éperdue de votre environnement passé, de la musique, des bruits, des senteurs, du créole, des paysages, de la mer, des gestes, de la gastronomie etc… Confronté sous les cieux européens aux mêmes sensations que nous autres Caribéens et Haïtiens dans l’univers nord américain, l’écrivain algérien, écrivait : « l’émigré doit d'abord apprendre à réconcilier son corps d'avant avec celui d'aujourd'hui, par exemple faire d'un corps qui vivait au soleil, un corps qui supporte le froid et la glace. Il doit réconcilier son palais d'avant et celui d'aujourd'hui, et apprendre de nouveaux goûts. Il doit modifier son regard d'avant, qui se réjouissait de certains arbres et fleurs et celui d'aujourd'hui, qui découvre de nouveaux paysages. Réconcilier surtout son histoire d'avant – son identité, sa place dans la société, son rôle au sein de sa famille – et son présent d'aujourd'hui ».

Lakay se lakay, la grande tentation et la grande vérité! Mais les distances se rapetissent et inexorablement arrive toujours le moment où l’émigré se rend compte qu’il doit aussi vivre son présent, qu’il ne peut plus continuer avec le syndrome du « Haïti c'est mieux qu'ici », qui rend tellement malheureux…à moins d’être un véritable tourmenté. Aussi vous devez à la fois aimer votre ici et votre maintenant. Vous devez apprendre à réconcilier pleinement votre moi de là-bas et votre moi d'ici. Pour ne plus avoir le cœur là-bas et le corps ici.

Il est vrai que vous vous êtes habitué peu à peu et que vous avez appris à aimer de loin. Vous aimez le pays et votre ville à distance. Vous aimez dans votre cœur, dans votre mémoire, dans votre passé. Et, très souvent des réveils brutaux qui nous font frémir de douleur, nous ramènent à cette problématique de la distance. Je dois vous l’avouer pour l’avoir vécu, lorsque mon père est mort en 1975, et que j’ai été empêché par la dictature duvaliériste d’assister à ses funérailles et de partager cette indicible douleur avec ma mère et les miens. J’ai été, pendant longtemps, déchirée par la tristesse et le remords de ne pas avoir accompli un devoir sacré. Cependant, petite ou grande compensation (qui sait ?) pour moi, jusqu'à ce jour après 33 années de sa mort, mon père est resté toujours vivant dans mon esprit avec son visage de jeune homme de 46 ans, telle que je l’avais laissé 15 ans plus tôt. .

Certes, quelques uns d’entre vous ne conservent plus un lien continu avec Haïti, même pas un fil ténu puisque vous n’avez plus personne qui vit dans le pays, vous n’avez plus de maison familiale. Cette réalité de familles entières qui ont émigré est monnaie courante. Le type de relations maintenues avec ceux qui sont restés au pays vous font retrouver une Haïti qui dépérit avec sa dépendance, sa misère, son sous-développement, et la détérioration accélérée de ses villes. Enfin, d’autres encore jouent le rôle d’une banque bienfaisante avec l’envoi d’argent pour assurer le maintien des enfants, des pères et mères, d’un membre de la famille ou même des amis…. Il faut envoyer l’argent en Haïti, même au prix de sacrifices inimaginables. A Port-au-Prince ou dans votre patelin, les gens dépendant directement de vous, attendent kòm tè sek ap tann la pli, ces envois pour leurs dépenses de première nécessité… La crise des sub-primes, la vague des licenciements et la récession qui frappent aux portes des Etats Unis vous font prévoir avec angoisse de durs moments qui s’annoncent non seulement pour vous et vos proches aux Etats-Unis, mais pour tous ceux qui dépendent de votre travail ici. Vous avez déjà diminué les transferts en Haïti ou bien vous confrontez actuellement des difficultés pour les maintenir.

Car, bien souvent, pour beaucoup d’entre vous il est vrai, malgré les apparences, la vie n’est pas facile et les frustrations aussi sont là. Nos troubadours de diverses façons nous le rappellent bien souvent :

Levé Cecilia, ou pa gen tan bwè café, ou pa gen tan lapriè, voye manto sous do ou, pa bliye vié chapo ou. Vié manman finn granmoun,. Ti Djo pral lan reto, Marise se infimiè. Leve Cecilia ou oblije leve. tout se chay sou do ou Leve Cecilia ! Combien de Cecilia se retrouvent parmi vous, dans cette salle !

Eh bien oui, comme Cecilia, vous autres Haïtiens de la diaspora comme dans toutes les diaspora du monde, vous soutenez Haïti avec 1,65 milliard de dollars EU équivalant de plus d’un tiers du produit national brut (PNB). Sans cet apport, que deviendraient des milliers de nos concitoyens? Vous êtes incontournables à ce niveau. Et je crois que c’est justement une grande contribution de la diaspora, et de vous autres les émigrés, au pays natal. Et, comme dans tous les pays, nous devons examiner les conséquences positives et négatives de ces envois, de même que leur évolution future.

De toute façon, force nous est de reconnaître qu’au-delà de ces soulagements individuels, et de ces liens directs et privilégiés, la réalité évolue. Surgissent dans l’actualité des Américano-Haïtiens qui remplacent les Haitiano-Américains, ou les Haïtiens résidents. La deuxième, la troisième génération et même dans certains cas la quatrième génération est bien là…Ne nous faisons aucune illusion, malgré ke kod lombrit nou entere en Haïti, beaucoup parmi vous n’ont ni l’envie ni la possibilité de retourner sur la terre natale. Votre vie est ici aux Etats-Unis dorénavant...

C’est pour cela qu’il faut envisager de plus en plus de convertir une partie des apports des transferts individuels en investissements qui soient utiles au pays, aux parents et aussi à vous autres... Nos dirigeants devraient être disposés à aborder le phénomène migratoire dans sa totalité avec une stratégie efficace de façon à satisfaire les besoins et nécessités du pays et de la diaspora. Mais hélas, pour cela il faudrait toute une politique d’Etat. Malheureusement, jusqu’ici ce n’est qu’un vœu pieux !

Que vous le vouliez ou non, que vous en soyez conscients ou pas, votre présence, la présence massive des Haïtiens à l’étranger modifie le paysage haïtien urbain et rural et constitue un facteur permanent dans notre société et notre culture actuelles. Pour beaucoup de couches sociales, vous avez ouvert des horizons jusque-là inconnus. Beaucoup de nos compatriotes ont fait un véritable saut dans la fiction des temps : passer du XVIème au XXIème siècle avec l’exemple des sociétés les plus avancées de la terre. Outre l’apport économique, le plus visible et le plus souvent signalé, il nous faut nous referez aussi au grand rôle que vous jouez dans les domaines culturel, technique et professionnel.

Le Canada et les Etats-Unis pratiquent systématiquement une politique qui favorise l’émigration des cerveaux. Durant les 5 dernières années, environ 30 mille cadres haïtiens ont émigré seulement au Canada ! Nos médecins, infirmières, professeurs, ingénieurs, scientistes sociaux, artisans et ouvriers spécialisés, etc. ont obtenu leur résidence avec une facilité extraordinaire. Le pays souffre de cette fuite de ces compétences, de la saignée de ses professionnels parmi les plus productifs et les plus qualifiés, après tellement de sacrifices consentis pour les former. Aucun pays ne peut se développer sans la participation de ses cerveaux…

Pareil drainage a eu, dans bien des cas, des effets bénéfiques sur les émigrés. Beaucoup parmi vous ont acquis de grandes connaissances: Le savoir-faire traditionnel de nos paysans, artisans et techniciens s’est notablement amélioré… Quelques-uns parmi vous occupent de hauts postes dans l’administration publique, à l’université, dans le secteur privé, etc., et ont acquis une très grande expérience dans vos champs d’activité respectifs. Il y a actuellement une grande plaidoirie pour trouver les modalités de profiter non seulement de vos apports économiques mais aussi du transfert de vos connaissances et de la technologie que vous possédez, de votre expérience, car la reconstruction nationale sera beaucoup plus difficile sans votre participation. Pour arriver à fusionner votre vie ici aux Etats-Unis et votre vécu là bas en Haïti, il nous faut trouver le chemin de l’incorporation qui au-delà de gestes individuels ou sentimentaux permet de traduire en un flux de grands courants capables de se transformer en leviers pour le développement d’Haïti et l’épanouissement de nos terroirs.

C’est bien cette préoccupation et cette générosité qui vous ont porté à organiser cette soirée pour recueillir les fonds pour l’édification d’une bibliothèque dans la ville d’Aquin. Je me rappelle qu’il y a trois décennies peut-être, une bibliothèque communale fonctionnait encore à côté du Rumba Club près de l’actuel site du lycée d’Aquin. Mais aujourd’hui, la bibliothèque communale a été désaffectée et les ouvrages sont empilés dans une salle poussiéreuse au lycée national. « Les autorités veulent redresser la barre », confessait Mme Chantal Thomas, vice déléguée d'Aquin.

Imaginez un instant, une ville de 8 000 habitants avec une population flottante de près de 85 000 dans les sections communales, sans bibliothèque. N’est-ce pas un crime de priver tant de jeunes, adolescents et adultes de contacts avec la littérature, de voyages dans le temps et dans l’espace, de réflexions, d’élargissement des horizons, de connaissances de la réalité que nous vivons ? Rappelez-vous, en outre, que la ville d’Aquin manque d’activités, de loisirs pour les jeunes. Ce n’est pas par hasard que les dictateurs non seulement ne construisent pas de bibliothèque, mais dès qu’ils accèdent au pouvoir leur premier geste est de faire brûler les livres parce qu’ainsi disparaît la mémoire des peuples. Et cela bien souvent conduit à des catastrophes !…

Vous ne pouvez mesurer ainsi l’impact que peut avoir votre apport par votre contribution au financement de cette bibliothèque. Par les temps qui courent, ce geste acquiert une grande signification. En effet, nous avons fait le constat qu’il a été très difficile de recueillir des fonds pour faire face aux urgences de la situation post cyclonique. Si sur le plan international l’ONU n’a reçu (jusqu’à date) que 12% des 108 millions de l’aide demandée pour Haïti, au Québec les compatriotes ont pu seulement réunir 8 000 Dollars EU et à la grande mobilisation en Haïti pour organiser le téléthon du 27 septembre dernier, seulement 12 millions de gourdes des 100 millions prévus ont pu être recueillis

Tout d’abord, en ces temps de méfiance, de découragement, d’accusations répétées, de manque de transparence, de corruption, d’inefficacité, ce tragique événement acquiert pour certains des contours de banalité. Pour cela, la construction de cette bibliothèque à Aquin, peut servir d’exemple. Que les comptes soient rendus avec transparence jusqu’au dernier centime à chaque personne qui aurait fait un apport quelconque. Que les procédures soient bien établies, pour offrir à tout un chacun, le bilan des dépenses, des entrées et les résultats obtenus. Significativement, Lucas Prémisse, dans les années 1920, a ouvert à partir de New York les portes de l’émigration aquinoise aux Etats-Unis. Aujourd’hui, à leur tour les Aquinois de New-York peuvent donner un exemple de maniement des fonds de la solidarité, et d’efficacité dans la construction d’une œuvre envisagée, afin d’animer et d’encourager toutes les diasporas haïtiennes à avoir confiance et à être satisfaits des résultats de leurs apports et de leurs sacrifices.

La maison de la future bibliothèque attend. Je l’ai vu, et sans rêver on peut s’imaginer ce qu’elle sera. C’est une belle bâtisse sur « le carré marché », tout près de l’église. Malgré tous ses efforts et sa résistance au délabrement, il est vrai qu’elle a perdu maintenant toute dignité. Il y a quelques semaines de cela, j’ai éprouvé une grande satisfaction, en l’admirant dans sa vétusté. Une banderole qui fièrement annonçait « Site de la future bibliothèque de la ville d’Aquin. Un projet de la « Development Foundation. INC » déjà la rajeunit. Je vais vous confesser que personnellement je maintiens une certaine intimité avec cet édifice. J’y ai vécu une partie de mon enfance. Mon père, alors commissaire du gouvernement, habitait, comme c’était la coutume alors, avec sa famille l’étage du Parquet. Je ne peux qu’applaudir ce choix, et je sens que la réhabilitation de cet édifice ressuscite aussi quelque part mon enfance…..

Les bibliothèques sont davantage que des centres culturels car, elles constituent des éléments dynamiques dans les relations d’une communauté. Elles guident et enrichissent les bénéficiaires, aident au respect des valeurs humaines, ravivent la mémoire historique…

Il est vrai que depuis l986, plusieurs bibliothèques ont vu le jour dans beaucoup de communes du pays, particulièrement grâce au programme de l’OIF qui systématiquement a promu les CLAC (Centres de lecture et d'animation culturelle) dans l’objectif « de satisfaire les attentes des populations situées en milieu rural ». De même la fondation FOKAL a systématiquement appuyé la création ou le fonctionnement de petites bibliothèques à travers la république. Malheureusement la commune d’Aquin n’a jamais bénéficié de ces programmes.

Je crois que les promoteurs de cette nouvelle bibliothèque d’Aquin pourraient tirer de grands bénéfices des expériences qui ont été déjà réalisées en Haïti. Bien plus, je me permets de recommander qu’elle soit équipée d’une salle d’informatique pour permettre l’accès à l’Internet et aux nouvelles technologies de l’information et de communication. Ses bénéficiaires pourront profiter des ressources de l’information électronique et ainsi étendre la sphère de leurs connaissances. En admirant la maquette de la future bibliothèque, présentée ici ce soir, j’ai pu me rendre compte avec plaisir, que cette recommandation est inutile. Je me permets de féliciter l’architecte Gérard Paul (aquinois par choix et par adoption) qui a conçu une bibliothèque digne de notre commune. Les trois nefs de la structure architectonique et les services considérés ont heureusement rejeté la tradition d’une conception misérabiliste tellement courante chez nous.

Cette bibliothèque se construira par étape, compte tenu de la portée de nos ressources. De toute façon, dès son inauguration, elle ouvrira de larges avenues de la connaissance aux aquinois et apportera sa quote part pour faire rentrer la commune sur les rails de la modernité.

Encore une fois, félicitations pour cette initiative et je souhaite que dans un avenir proche nous puissions nous réunir une nouvelle fois, avec cette même convivialité, dans notre petit terroir à l’occasion de l’inauguration de la bibliothèque de la ville d’Aquin.

New York 11 octobre 2008

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